Interview téléphonique de Madame Caroline BATTAGLIA – Créatrice d’ACTENSO Innovations Solidaires – 9 Juin 2016

 

Jérémy Grandjouan est actuellement en première année de Master MO « Manager des Organisations » à l’ISME, une école supérieure sur Nantes et également en alternance dans une Association Intermédiaire « Partage 44 », qui fait partie des Structures d’Insertion par l’Activité Economique. Durant ces 2 années de Master, il doit réaliser un mémoire. Son sujet est le management des structures de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS). Dans le cadre de ce mémoire, il doit réaliser trois interviews de professionnels du secteur concerné afin d’avoir une approche concrète, ainsi qu’une vision terrain de son sujet.

 

Jérémy Grandjouan : J’ai réalisé quelques recherches, en amont, sur les réseaux sociaux, afin de mieux vous connaître. Vous travaillez chez ACTENSO Innovations Solidaires c’est bien cela ?
Caroline Battaglia : J’ai monté mon propre cabinet il y a 5 ans déjà. Auparavant j’ai commencé  à travailler dans l’humanitaire, puis dans les mutuelles santé sur Paris et ensuite en Haute-Savoie. Mon cabinet est Actenso Innovations Solidaires et est spécialisé dans l’accompagnement des dirigeants de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS). Je peux être amenée à travailler avec les associations, les coopératives, les mutuelles et les fondations. Aujourd’hui, j’interviens essentiellement auprès du secteur associatif, car c’est le secteur qui est le plus en demande d’accompagnement à l’heure actuelle.

Jérémy Grandjouan : De quelle manière accompagnez-vous les structures qui font appel à vos services ?
Caroline Battaglia : Je les accompagne sous différentes formes. Par exemple, des structures se questionnant sur leur projet associatif. Je les amène à s’interroger sur ce projet associatif, la mission de l’association, les orientations stratégiques afin d’avoir une vision prospective sur les 5 années à venir, également sur la gouvernance.

Jérémy Grandjouan : Vous aidez essentiellement sur de la création d’association ou également sur des associations déjà créées ?
Caroline Battaglia : Dans la plupart des cas c’est une aide auprès des structures qui sont déjà créées. Mais j’ai été amenée à conduire des missions d’accompagnement de fusions d’associations qui ont débouché sur une création d’association.

Jérémy Grandjouan : Vous avez également un partenariat avec le cabinet DHCM, pouvez-vous m’en dire plus sur ce partenariat ?
Caroline Battaglia : J’ai plusieurs partenariats, je peux intervenir pour mon propre cabinet, qui est une EURL car je suis sous le régime de la profession libérale. Et aussi en partenariat avec d’autres structures comme DHCM, je suis donc un prestataire externe. Je travaille avec DHCM quand ils ont besoin d’une compétence particulière notamment en ESS. J’ai également deux autres partenariats, avec le cabinet SOCRATES, qui est spécialisé dans les établissements et les services sociaux et médico-sociaux.

Jérémy Grandjouan : Vous enseignez également dans une école supérieure ?
Caroline Battaglia : J’enseigne dans une école de commerce et management, implantée sur la Haute-Savoie, Genève et Grenoble. J’interviens pour des Bac +3. Par le passé je suis intervenu sur des filières de l’ESS, où il était question de former des jeunes sur le management de ces structures mais cette filière a fermé. J’enseigne aussi sur les études de marché auprès des filières de management, communication et commerciale.

Jérémy Grandjouan : La filière a fermé, pour quelles raisons ? Manque de demande, volonté de l’établissement ?
Caroline Battaglia : C’est une école de commerce très orientée sur le management, la communication, le commerce à l’international. Ils ont voulu plutôt s’orienter sur ces domaines et n’ont pas voulu garder cette filière car il y avait entre 8 et 10 étudiants par séminaire ce qui ne leur semblait pas suffisant pour maintenir la formation. Cette formation a été maintenue mais sous la forme de e-learning. L’école a été rachetée par une entreprise du Royaume-Uni qui a voulu changer de stratégie.

Jérémy Grandjouan : Je vais maintenant passer sur des questions ciblées sur le management des structures de l’ESS. Pour vous, une entreprise de l’ESS est-elle managée de la même manière qu’une entreprise du secteur marchand ?
Caroline Battaglia : Oui et non. Pour moi, une entreprise de l’ESS doit avoir les outils utilisés dans le secteur marchand (outils RH, qualité, communication, marketing système d’informations) car ces outils fonctionnent dans le secteur marchand. Pour moi les structures de l’ESS sont des entreprises. Ce sont des structures à but non lucratif ou à lucrativité limitée pour les sociétés coopératives. Leur but n’est pas de faire du profit mais elles sont soumises à des règles en matière de performance économique, de gestion des risques, de promotion de l’offre, de fidélisation des usagers, ce qui demande une professionnalisation de ces structures. En revanche, en tant que dirigeant, il faut s’appuyer sur des valeurs, ce qui rend le management différent des entreprises du secteur marchand. Le management s’appuie sur de l’éthique, sur un projet et des valeurs. Par exemple, si on est dirigeant d’une association qui s’occupe des personnes handicapées, le dirigeant doit porter le projet et adhérer aux valeurs. Dans l’idéal le management doit donc se faire par les valeurs, l’éthique professionnelle, l’éthique au travail, répondre à un projet d’utilité sociale, prise en compte des bénéficiaires. Au niveau du recrutement il faut fidéliser les professionnels au projet, aux valeurs véhiculées. C’est là que réside la différence avec le secteur marchand.

Jérémy Grandjouan : Y’aurait-il un style de management qui se rapprocherait plus de celui de l’ESS comme par exemple le participatif, le délégatif… Ou des spécificités managériales font ce management ?
Caroline Battaglia : Le management est avant tout lié aux personnes. A mon avis dans l’ESS nous sommes plus dans un management participatif et de plus en plus dans une démarche par projet. Pour que cela fonctionne cela s’appuie sur du participatif avec l’implication des professionnels et des diverses parties prenantes. Cette démarche projet amène également un management délégatif car des professionnels non cadres peuvent avoir une responsabilité d’une action dans le cadre d’un projet. Il va mener cette action avec une équipe avec un reporting auprès du responsable. Par exemple un style de management directif ne serait pas adapté.

Jérémy Grandjouan : Très bien, donc pour vous, le management dans l’ESS serait un mélange entre plusieurs styles de management. Selon vous y a-t-il différents types de management selon les structures de l’ESS (associations, coopératives, mutuelles, fondations) ou alors un management commun ?
Caroline Battaglia : C’est compliqué car cela ne va pas dépendre que de la structure mais cela va dépendre du secteur, de l’objet de la structure et également de la taille de la structure. Par exemple dans les mutuelles où j’ai travaillées, ce sont de grosses structures qui gèrent entre 500 000 et 1 million d’adhérents donc des structures entre 400 à 1 000 salariés. Nous sommes donc décentralisés sur le territoire avec un siège social à Paris et des antennes dans les régions. Le management est donc assez hiérarchique avec une organisation assez structurée (pôles métiers). Et on trouve également un management à distance du fait des diverses antennes. Au niveau du secteur associatif, les associations sont de tailles moyennes en général, avec une organisation moins formelle par rapport aux mutuelles, on peut trouver du management à distance. Ce qui est relativement commun entre les diverses structures est la gouvernance. Ce sont des structures qui sont gérées par un Conseil d’Administration, des instances mutualistes, associatives… Ce sont donc des bénévoles ou des élus qui font marcher le CA et l’Assemblée Générale est donc souveraine dans les associations et les mutuelles. Dans les mutuelles cela est décentralisé il y a une AG générale, un CA au niveau national et des petits CA dans chaque région et département. Les décisions qui sont prises sur le terrain sont remontées au niveau national et prises en compte dans l’AG. Il y a donc une volonté de faire émerger la parole du terrain de, la base, donc des adhérents, ce qui va changer du secteur classique où les décisions sont prises par le haut de la hiérarchie.

Jérémy Grandjouan : Est-ce que le management dans l’ESS va apporter des différences en matière de Marketing, Communication, RH par rapport au secteur classique ?
Caroline Battaglia : Par rapport aux mutuelles dans lesquelles j’ai travaillé, il y a des moyens importants et sophistiqués mis en place en termes de marketing, communication, et dans le domaine des ressources humaines. On trouve un responsable RH, un responsable juridique… Dans le secteur associatif, il y a une insuffisance au niveau de la partie RH. En effet, dans la gestion des RH il y a une grosse lacune car les associations ne sont pas bien outillées, il n’y a pas de DRH. Une assistante de direction va gérer cela alors qu’elle n’est pas spécialiste. Ce qui peut amener quelques soucis en fonction du cadre du travail. Au niveau de la communication et du marketing les associations ne sont pas non plus assez bien outillées (exemple du site internet). Les associations ne sont pas forcément à l’aise avec cela et il manque une professionnalisation dans ces structures. Mais il faut savoir que les structures non lucratives ne sont pas censées faire de la communication, cela n’est pas légalement possible. On parle donc d’informations, les plaquettes sont des plaquettes d’informations, on ne parle pas de commercial mais de développement. Un vocabulaire spécifique est donc utilisé dans les structures à but non lucratif, même si l’objectif est de développer la structure. Pour moi, il faut que ces structures gagnent de l’argent pour pouvoir ensuite le redistribuer dans de nouvelles prestations, une nouvelle offre de service… C’est la différence avec les entreprises marchandes où le but est le profit et non la redistribution.

Jérémy Grandjouan : Selon vous quels sont les leviers de motivation dans l’ESS ? Car dans le secteur marchand on parle beaucoup du financier, chose qui n’est pas recherchée en priorité dans le secteur de l’ESS.
Caroline Battaglia : Le revenu est un levier de motivation. Il faut donc une équité dans les grilles de salaires pour que les professionnels gardent leur motivation. L’autre levier de motivation est la satisfaction des usagers. Le travail d’équipe est également un levier de motivation, travailler dans une équipe où il y a une écoute, un échange, de l’entraide. Et pour finir la cohérence du projet de la structure. Si le projet est cohérent cela va motiver les salariés. En effet, dans les structures dont le projet n’est pas cohérent (ancien ou pas retravaillé), on examine une perte de sens ce qui va faire baisser la motivation du professionnel. Le projet doit être une feuille de route pour les salariés et montrer la pérennité de la structure.

Jérémy Grandjouan : Donc au niveau du recrutement il faut mettre un accent particulier sur les valeurs de la personne ?
Caroline Battaglia : Le recrutement doit se baser sur les compétences mais aussi sur le fait de savoir si la personne va adhérer aux valeurs et au projet de la structure.

Jérémy Grandjouan : Au niveau des formations dans l’ESS, que pensez-vous des formations proposées ? Y-a-t-il une différence dans l’apprentissage du management par rapport au cours traditionnel de management ?
Caroline Battaglia : Il faut tout d’abord apprendre les bases et les outils de management. Il est d’autant plus nécessaire de connaitre le fonctionnement des structures de l’ESS. Une personne voulant travailler dans ce secteur doit savoir comment fonctionnent ces structures, et sur quoi elles s’appuient. Car ce sont des entreprises qui s’appuient sur d’autres éléments que les entreprises à but marchand, notamment en termes de réglementation, d’environnement, de cadre juridique, le poids des politiques publiques qui est différent du secteur marchand. Par exemple il y a des associations qui sont fortement subventionnées et sont quasiment administrées, sans fonds publics elles ferment la porte. Au niveau du modèle économique il y a donc une grande différence avec le secteur marchand. Par exemple dans les mutuelles il y a les cotisations des adhérents, quelques subventions, dans les associations, il y a les recettes provenant de dons ou de services, des subventions.

Je tiens à remercier Madame Battaglia pour le temps qu’elle m’a consacré lors de l’interview et pour la pertinence des réponses à mes questions.

 

DHCM remercie M. GRANDJOUAN pour la transcription de cette interview. Le contenu de la présente publication ne reflète pas nécessairement la position ou l’opinion du cabinet DHCM.